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Vignoble du Bordelais, une diversité géologique récente entre terre et mer

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Saint-Émilion, Pomerol, Saint-Estèphe, Margaux, Pauillac ou encore Sauternes. Des noms prestigieux synonymes d’appellations de grands vins parmi les plus célèbres au monde. Bienvenue dans le vignoble du Bordelais où règnent en maître les cépages merlot, cabernet-sauvignon et cabernet franc pour les rouges ; sémillon, muscadelle ou encore sauvignon pour les blancs. Si le climat océanique, tant favorable à la vigne par sa douceur et son hygrométrie, apporte une certaine unité aux vins de Bordeaux, la géologie s’avère quant à elle beaucoup plus variée expliquant en partie la multitude d’appellations.

Impossible en quelques lignes d’évoquer toutes ces appellations et de résumer toutes les subtilités de l’histoire géologique bordelaise. Le Bordelais, situé dans le Bassin aquitain, possède un sous-sol relativement récent, avec des roches principalement calcaires et plus ou moins argileuses âgées d’environ 50 millions d’années (Éocène) pour les plus anciennes, et des terrasses fluviatiles riches en graviers, galets et sables pour les plus récentes (Holocène, soit -11 700 ans). Lors des dernières dizaines de millions d’années, l’océan et les fleuves ont fait preuve d’alternance, entre multiples incursions marines et dépôts de sédiments arrachés au Massif central et aux Pyrénées par la Garonne, la Dordogne et leurs affluents.

Ce chassé-croisé s’est doucement accompagné des soubresauts de la formation des Pyrénées et des Alpes, ainsi que de changements climatiques faisant osciller le niveau de la mer. Deux grands terroirs se distinguent : les terrains rocheux calcaires et plus ou moins argileux du Cénozoïque (-66 à -2,6 millions d’années), armant les plateaux bordelais ; les terrains graveleux et sableux des terrasses fluviatiles (sédiments déposés par les cours d’eau) du Quaternaire, les célèbres « graves ».

Des calcaires typiques

C’est de l’Éocène au Miocène (-56 à -5,3 millions d’années) que se forment les assises rocheuses du vignoble et des paysages bordelais. Il s’agit de roches d’origine marine, lacustre ou fluviatile. Les plus connues sont le calcaire de Blaye, le calcaire de Saint-Estèphe et bien entendu le calcaire à astéries, utilisé pour la construction du village de Saint-Émilion et armant les plateaux du paysage girondin.

Ces calcaires marins se rencontrent en rive droite de l’estuaire de la Gironde, dans le Médoc et en quelques endroits de l’Entre-deux-Mers. D’autres roches, se formant sur le continent (palustres, lacustres, fluviatiles), argileuses et plus ou moins carbonatées et siliceuses occupent le Libournais et l’Entre-deux-Mers : sables et argiles du Libournais et du Périgord, molasse du Fronsadais ou molasse de l’Agenais. Ces roches ont ensuite été altérées, érodées, et recouvertes au cours du Pliocène (5,3 à 2,6 millions d’années) par des nappes alluviales, autrement dit des argiles à graviers issues de l’érosion des Pyrénées et déposées par les fleuves.

Affleurement de calcaire à astéries (Rupélien : environ 30 millions d’années), soubassement rocheux du vignoble des Côtes-de-Bourg à Gauriac.
Nicolas Charles, Fourni par l’auteur

Cette dernière étape inaugure le Quaternaire (-2,6 millions d’années à nos jours), une période marquée par des changements climatiques alternant entre des périodes froides (glaciaires) et plus chaudes (interglaciaires). Des oscillations du niveau marin vont en résulter, avec tantôt des fleuves creusant leur lit lors des périodes glaciaires (niveau marin plus bas), tantôt comblant leur lit avec des sables et des graviers lors des périodes de réchauffement (niveau marin plus haut). Cette alternance de dynamique sédimentaire conduit à la formation de terrasses fluviatiles, où les plus anciennes se retrouvent en altitude et les plus récentes se situent proches du lit actuel des cours d’eau. Ce sont ces terrasses fluviatiles très récentes, au nombre de six, qui portent une grande majorité des vignes bordelaises avec les célèbres « graves ».

La géodiversité du Bordelais est donc riche et les combinaisons avec les caractéristiques d’un terroir (sol, eau, topographie, climat, cépage et porte-greffe, savoir-faire du vigneron) sont nombreuses ! Toutefois, les relations entre géologie et vins de Bordeaux ne sont pas toujours faciles à mettre en évidence. La plupart des vins rouges issus d’assemblage, principalement du Cabernet-Sauvignon, s’établissent préférentiellement sur les formations alluvionnaires du Quaternaire, de nature siliceuse, à graviers, galets et sables (graves du Médoc). En revanche, sur les terrains calcaires plus ou moins argileux, ce sont les vins d’assemblage à dominante de Merlot qui expriment le mieux leur potentiel (Blayais et Libournais).

À la découverte de la colline de Saint-Émilion

La colline de Saint-Émilion, haut lieu du patrimoine viticole français, domine la vallée de la Dordogne, où sont produits des vins rouges remarquables, puissants, charpentés, tanniques et de très bonne garde. Le plateau, à 90 m d’altitude, est armé par le calcaire à astéries, pierre extraite sur place et mise en œuvre dans le village. En descendant, le coteau se compose ensuite d’une couche argileuse à fossiles d’huîtres puis d’une argile carbonatée d’origine lacustre nommée Formation de Castillon qui repose enfin sur des argiles sableuses, la molasse du Fronsadais.

C’est ce millefeuille géologique qui fait la richesse du vignoble de Saint-Émilion. L’eau de pluie s’infiltre dans le calcaire, poreux et drainant, et poursuit son chemin jusqu’aux niveaux argileux où elle se retrouve bloquée. Ainsi, l’eau circule en surface et apporte de la fraîcheur en profondeur. Le trop-plein d’eau quant à lui, longe les couches argileuses pour sortir de terre à flanc de coteau. C’est le royaume du Merlot qui apprécie particulièrement ces terroirs calcaires et argileux. Mais le Cabernet-Sauvignon n’a pas dit son dernier mot puisqu’il s’exprime au nord-ouest de l’appellation, sur une ancienne terrasse fluviatile à galets et graviers. Des sédiments déposés par l’Isle et son affluent la Dronne au cours du dernier âge glaciaire.

Cépage Merlot particulièrement à l’aise sur les terroirs calcaires plus ou moins argileux, Saint-Émilion.
Nicolas Charles, Fourni par l’auteur

La « boutonnière » de Petrus, petite colline argileuse émergeant du plateau de l’appellation Pomerol, est un autre exemple célèbre du lien entre géologie et terroir. En effet, le prestigieux domaine viticole repose sur un terrain constitué d’argiles, entourées de sédiments sableux et graveleux. Ces argiles dites gonflantes (principalement des smectites) et âgées d’environ 30 millions d’années, emmagasinent l’eau et la restituent lors des sécheresses.

Cette forte capacité de rétention d’eau évite un stress hydrique. La vigne arrive ainsi plus rapidement à maturité. C’est un terroir d’exception qui ne représente que quelques hectares de géologie favorable, une goutte d’eau comparée aux 120 000 ha du vignoble bordelais ! Mais l’argile peut aussi s’avérer néfaste à la vigne avec un excédent d’eau au niveau des racines. Au Château d’Yquem, les vignerons ont mis en place un réseau de drains d’une centaine de kilomètres sur les 113 ha du domaine.

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Les graves du Médoc sont le royaume des graviers, des galets et du sable, témoins d’anciennes terrasses fluviatiles, localement appelées « croupes ». Ces formations très récentes, quelques centaines de milliers d’années, donnent le ton du vin. En France, les vins de Graves sont les seuls dont l’appellation d’origine contrôlée porte le nom du terroir. Ces terres graveleuses emmagasinent la chaleur le jour et la restituent la nuit aux vignes.

Fruit de la rencontre de la terre et de la mer, le vignoble bordelais est unique et sa géologie fait l’objet de nombreuses recherches à l’échelle internationale. Les clés pour comprendre les liens entre ce vignoble et ses terroirs sont indispensables et bien nombreux sont ceux à travers le monde à avoir tenté de l’imiter sans jamais l’égaler !


Pour aller plus loin :
● Fanet J., 2008. Les terroirs du vin. Hachette Pratique, ISBN 978-2-01-237501-7, 240p.
● France B. (sous la dir. de), 2002. Grand atlas des vignobles de France. Solar, ISBN 2-263-03242-8, 322p.
● Frankel C., 2011. Terres de vignes. Éditions du Seuil, ISBN 978-2-02-105682-2, 330p.
● Mulder T., 2016. Curiosités géologiques de la Gironde. BRGM Éditions, ISBN 978-2-7159-2634-9, 107p.
● Tastet J.-P., Becheler P., Vivière J.-L., 2011. Géologie, vigne et appellations viticoles du Bordelais. Géologues 168, 81-88.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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