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L'actu des vins

une histoire du vignoble bourguignon pendant la Grande Guerre


L’histoire de la vigne est celle d’un éternel retour. Gel, grêle, maladies, invasions d’insectes, guerre restent des fléaux qu’il faut périodiquement combattre. Depuis l’édit de Domitien qui, en 92 ordonna l’arrachage de la moitié des vignes gauloises qui concurrençaient les vins italiens, le vignoble bourguignon a souffert des destructions occasionnées par de multiples conflits.

Face aux malheurs, les vignerons furent amenés à réexaminer leur façon d’envisager la viticulture et à remettre en question leurs méthodes de travail. Pragmatiques, ils surent trouver les ressources qui permirent au vignoble de survivre. Peu importe l’époque ou la menace, ils firent appel aux mêmes réflexes dans leurs luttes sempiternellement recommencées. À cet égard, le sociologue américain Martin Gannon compara la crise phylloxérique à la Première Guerre mondiale.

C’est cette histoire, celle des vignobles bourguignon pendant la Grande Guerre que nous retraçons ici, à partir notamment des archives de la revue bimensuelle Le Progrès agricole et viticole publiée à l’époque.

Un vignoble sans hommes

Les vendanges de l’année 1914 s’annonçaient prometteuses, à peine moins abondantes en Bourgogne que dans les autres régions viticoles. Le pays n’était cependant pas gouverné par les hommes de la vigne. Les jeunes vignerons pensaient plus à préparer la future récolte qu’à partir à la guerre.

D’un naturel discipliné, ils ne renâclèrent pas lorsque la mobilisation de tous les Français soumis aux obligations de la conscription universelle masculine fut décrétée le 1er août. Croyant en une résolution rapide et victorieuse du conflit, ils quittèrent leurs villages en s’écriant : « Nous serons rentrés pour les vendanges ! » Les chevaux et les mulets valides, auxiliaires devenus indispensables, les harnais et les chariots furent réquisitionnés pour le transport des provisions et de l’artillerie. Seuls restèrent dans les domaines les animaux boiteux ou borgnes.

« On rentrera pour les vendanges, au pire à Noël… » Le départ des poilus au front est l’objet de la célèbre toile d’Albert Herter exposée à la Gare de l’Est.

Dès avant la déclaration de guerre, la pénurie de main-d’œuvre commençait à se faire sentir. En dépit de l’absence de chômage et de salaires plus élevés que dans l’agriculture, les jeunes avaient tendance à déserter le vignoble pour aller travailler en ville à l’usine.

Le Crédit Agricole accorda des prêts pour les travaux de vendanges mais rares furent les familles qui firent appel à la banque. « Contracter des dettes » était mal considéré et faisait jaser. On aurait préféré que les chevaux fussent payés à leur juste prix plutôt que de se voir offrir des facilités de prêts bancaires !

Mais on put en général compter sur la fraternelle solidarité des villages et l’on se prêta charrettes et chevaux restants. Dans un bel élan d’ensemble, jeunes gens, jeunes femmes, vieillards et enfants des écoles allèrent couper les raisins pendant l’automne 1914, un des plus beaux que la Bourgogne ait connu depuis longtemps.

Pendant l’hiver pluvieux et neigeux 1914-1915, la vigne fut quelque peu négligée, mais nécessité faisant loi, les mères, les sœurs et les épouses des soldats s’attelèrent à la tâche. Elles reçurent une formation rapide. Alors que jamais, au grand jamais, elles ne se seraient vu confier les travaux de taille, on s’aperçut qu’elles pouvaient tailler aussi bien que les hommes. L’instruction publique toléra un certain absentéisme scolaire pour le bon motif : appareil sur le dos, les enfants des écoles revêtus d’un « caoutchouc » sulfataient les vignes.

Comme la main-d’œuvre disponible était réduite, les ouvriers se montraient exigeants, si bien que de gros propriétaires eurent recours à des prisonniers de guerre, « dociles et maniables lorsqu’ils étaient bien surveillés et qui ne les faisaient pas quotidiennement chanter. » Mais la plupart ne connaissaient rien à la vigne. En 1916, Le Progrès publia un lexique franco-allemand des termes utiles pour diriger des ouvriers viticoles.

Un élevage de chevaux dans l’Auxerrois

Sur le front, peu de chevaux moururent sous le feu de l’ennemi mais beaucoup succombèrent à cause des intempéries, de la fatigue, des difficultés de ravitaillement et de la composition des rations.

Les chevaux ardennais, qui existent encore aujourd’hui, convenaient bien aux travaux dans les vignobles.
Wikimedia, CC BY-SA

Dans l’Auxerrois où le sainfoin et la luzerne avaient remplacé la vigne après la crise phylloxérique, des réfugiés ardennais se lancèrent dans l’élevage de chevaux de trait. La race ardennaise, rustique, relativement petite, d’allure rapide convenait bien au vignoble.

Comme l’avoine était réquisitionnée, les chevaux furent nourris avec des betteraves, des carottes et du son. Toutefois, il ne suffisait pas d’acquérir un fougueux poulain de 18 mois, encore fallait-il en achever le dressage. Les personnes âgées hésitaient à le faire. Au début de 1919, les chevaux démobilisés furent offerts à la vente.

Rien gâcher…

Malgré la rareté et la cherté de la main-d’œuvre, les vignes furent plutôt bien entretenues mais on craignit de manquer de soufre et de cuivre, remèdes contre l’oïdium et le mildiou utilisés aussi dans l’armement. Dans les villages, il s’avéra de plus en plus difficile de se procurer ces produits importés des États-Unis, d’Angleterre et de Sicile.

Leur prix ne fit que croître. On craignit la spéculation et l’augmentation des impôts indirects. Toutefois, la société Saint-Gobain donna un exemple de désintéressement en vendant ses produits en dessous des cours. Les vignerons durent néanmoins attendre 1918 pour être livrés en quantité suffisante.

Comme il n’était pas assuré que l’on obtînt en temps voulu et à des tarifs raisonnables les produits nécessaires à la lutte contre les maladies de la vigne, certains viticulteurs crurent trouver la solution en recourant à des plants hybrides résultant du croisement de deux espèces différentes. Cette solution avait déjà eu les faveurs d’une partie de la profession lors de la crise phylloxérique.

Triomphant en année humide quand les vignes souffraient du mildiou et de l’oïdium, le noah, hybride blanc offrait une assurance contre les mauvaises récoltes car il n’avait pas besoin d’être traité. Mais il donnait un vin de faible degré au goût foxé pour le moins déplaisant. Ironiquement, aujourd’hui la recherche sur les hybrides, longtemps abandonnée a repris non pas pour des raisons économiques mais environnementales : beaucoup de ces cépages sont immunisés contre les maladies cryptogamiques. En son temps, Le Progrès donnait déjà des recettes pour « défoxer » le vin avec des levures sélectionnées.

En cette période de restrictions, les autorités conseillaient également aux vignerons de planter des haricots entre leurs ceps. Le professeur Ravaz écrivit dans Le Progrès :

« L’association de la vigne avec d’autres plantes n’est pas une hérésie. Elle s’impose. »

On essaya de cultiver pommes de terre, fèves, choux, courges, petits pois, aulx, oignons, radis mais cette association n’allait pas de soi car elle gênait les pratiques culturales.

On réfléchit à la fabrication de charbon de sarments pour conjurer la crise du charbon. On pensa aussi distiller ce combustible pour obtenir du gaz d’éclairage ou fabriquer du papier. On nourrit le bétail avec du marc de raisin. Il ne fallait rien gâcher. Aujourd’hui, on redécouvre ces expériences pour faire face à l’épuisement des matières premières. Mais la pénurie stimula aussi le progrès technique permettant de « restituer à l’agriculture les bras qui lui manquaient ».

Réquisitions et tromperies sur l’origine

La vendange 1913 fut bonne, celle de 1914 atteignit le chiffre record de 60 millions d’hectolitres. Le ministre de la guerre Alexandre Millerand estima que le vin étant meilleur que l’eau fournie dans les tranchées, il fallait en faire distribuer aux soldats…

Dès lors, l’administration militaire effectua des achats de vin de plus en plus importants. Lorsque la vinification de 1915, de bonne qualité mais peu abondante, fut terminée, le ministère insista sur le caractère patriotique des réquisitions.

Considérées comme une spoliation, elles furent d’abord accueillies par un tollé général mais à la pensée des souffrances endurées dans les tranchées, les vignerons se résignèrent. Force leur fut d’admettre que l’administration ne cherchait pas à les léser et qu’ils furent payés en temps voulu. La réquisition dura jusqu’en 1919. Conformément à un fait économique d’observation courante, la réquisition eut pour effet de provoquer la hausse du prix du vin.

Les Poilus chantaient pour certains une prière à « Saint Pinard ».

Exposés au danger, au froid, à la peur, à la maladie, les soldats trouvaient, eux, la consolation dans le vin qui, hélas, n’était pas très bon. Affublé de noms tels que « pinard », « rouquin » ou « picrate », le vin qui séjournait longtemps dans les wagons-citernes arrivait parfois gelé en hiver, bouillant en été !

La guerre donna libre cours à toutes les tromperies imaginables sur l’origine des vins. Il y eut moult falsifications de Bourgogne. On accusa notamment les vignerons du Midi… Dire que le Parlement devait débattre d’une législation sur les appellations contrôlées en juillet 1914, juste avant la déclaration de guerre !

Pendant ce temps, en Argentine…

À la fin de 1915, les stocks de 1913 et 1914 furent payés un bon prix alors qu’ils avaient été boudés en juillet. La récolte 1915 fut presque toute vendue au début de 1916. À mesure que les prix grimpaient, les propriétaires se montrèrent plus exigeants. La production métropolitaine et algérienne ne suffit pas à étancher la soif des poilus et de leurs renforts d’Angleterre, de Belgique, des États-Unis…

Pendant ce temps-là, en Argentine, on déversait 2 millions d’hectolitres de vin dans les canaux d’irrigation ! Les vignerons virent dans le prix élevé de leurs vins le signe d’une justice réparatrice, une revanche contre les conditions léonines que leur imposaient les négociants avant-guerre. Le marché export s’effondra en raison des difficultés de transport, à l’exception de la Suisse voisine mais il ne représentait qu’un faible pourcentage des ventes bourguignonnes…

Avec la déclaration de guerre, les marchés allemand et autrichien furent perdus, le marché russe disparut avec l’arrivée au pouvoir des bolcheviks. La Prohibition fut instaurée outre-Atlantique, les exportations furent contingentées et fortement taxées au Royaume-Uni, en Suède, au Danemark ou encore au Canada.

Jamais il ne se but autant de vin

Lorsque revint la paix, beaucoup de familles avaient perdu un fils ou un mari. Bon nombre de ceux qui revinrent avaient été blessés, gazés, mutilés. Le Crédit Agricole accorda des prêts à 1 % pour une durée de 25 ans aux victimes de la guerre mais peu nombreux furent ceux qui saisirent cette opportunité contraire à leur culture.

En 1919, partout en France, on trinque au vin de la revanche » zoomable = « true.
Gallica/BNF

Beaucoup d’ouvriers vignerons préférèrent rechercher du travail à l’usine ou dans l’administration. Le manque de main-d’œuvre se fit sentir. Grâce à la présence des alliés sur le sol français, l’écoulement du vin fut facile et rémunérateur en 1919. Jamais sans doute il ne se but autant de vins fins de Bourgogne à des prix que les consommateurs français jugeaient excessifs.

Il importait de réguler et de moraliser le marché et les premières lois sur les appellations d’origine furent votées en 1919.

Le traité de Versailles stipula que l’Allemagne et ses alliés devaient se conformer à la législation française des vins. En 1924, l’Office International du Vin (OIV) fut créé à Paris. Le malheur revint cependant vite dans les vignes : l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922 et de Hitler en 1933 déstabilisa davantage l’économie mondiale et mena à un nouveau conflit mondial.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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