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La petite cuisine des formes conviviales en confinement

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D’ordinaire, il est de bon ton et de bon goût d’évoquer la table, la cuisine, la convivialité, définie à l’origine par Brillat-Savarin, dans la relation au partage alimentaire et au plaisir de table. Des signes de vie, de bien-être, sous toutes les formes livrées à nos besoins, nos moyens, nos désirs de commensalité.

Que valent ces questions en temps de confinement, dans le huis clos du quotidien et un espace mental envahi par le risque épidémique ? La seule évocation de la convivialité garde-t-elle un sens dans un tel contexte d’insécurité, de vulnérabilité, à ce point coupé des réalités habituelles ? Comment imaginer, avec de telles contraintes précisément, un vivre ensemble privé de toute forme de convivialité ?

Besoin de communiquer

Dans la prolifération des images et des messages mis en circulation, disons-le virale, tant le besoin de communiquer compense l’isolement, le constat est frappant : le confinement se prête, manifestement, à l’initiative et l’inventivité dans les formes de convivialité. Pour rendre supportable et si possible agréable le vivre ensemble du confinement, on observe le rôle primordial de tous ces moments réinventés, revisités autour de l’alimentaire, des gestes culinaires, des attentes gourmandes.

Cette convivialité se manifeste de façon très variée. Elle procède à la fois de la rationalité et du principe de plaisir, d’une saine gestion du vivre ensemble et du bonheur régressif de tremper ses petites madeleines dans des instants partagés, même par écrans interposés. Cyril Lignac l’érige en principe et concept de sa nouvelle émission sur M6, « Tous en cuisine » : de chez lui, le Chef prépare 2 recettes faciles à réaliser, en direct et en duplex, avec chaque soir des téléspectateurs de différentes régions et une personnalité médiatique pour pimenter l’ensemble.

L’apprentissage des gestes peut se passer de médias pour redécouvrir simplement le plaisir de cuisiner en famille, avec les enfants ou selon l’envie des uns et des autres, de prendre l’initiative d’une préparation. Si possible, du simple, du sain, du sympa car l’heure est à la gestion des stocks, des restes, avec le concours de tous pour comprendre et s’adapter à cette situation inédite.

Aux enfants de mettre la main à la pâte et à la famille de s’entendre pour la répartition des tâches, au besoin en créant du rituel : mettre la table à heures fixes, respecter des horaires de sociabilité partagée, pour ne pas ajouter de l’atomisation interne à la coupure avec le monde extérieur. La table plutôt que les tablettes. Le P’Tit Libé pour sa part proposait dans son tuto juniors du 1 avril, une recette pour faire un gâteau en forme de poisson. Et tant d’autres activités, souvent liées à la cuisine, pour ne pas tourner en rond comme dans un bocal.

Réinventer la convivialité

En vase clos, dans sa durée, cette nouvelle convivialité bien réglée, régulée, voire ritualisée, permet de reprendre la main sur une situation aléatoire, livrée au fatum d’une pandémie. Elle ne favorise pas moins des temps de partage jusqu’ici gommés par l’accélération du quotidien, avec des répertoires individualisés mais désynchronisés au sein des familles. À défaut de lien étendu en société, la convivialité confinée se donne de nouveaux repères autour des pratiques alimentaires.

Beaucoup témoignent du temps retrouvé, de la transmission familiale autour des saveurs. Pour exemple, ces recettes sorties des tiroirs et des grimoires de famille, ou pêchées sur les sites, les blogs où s’échangent en un tournemain, astuces et bons plans culinaires, ces délicieux petits délits d’initiés, à partager sans tarder.

La convivialité en confinement offre toutes ces nuances, avec sa mise en ordre et sa régulation et, par équilibre, ses moments de respiration contre l’ennui et les tensions, ses purs instants de décompression. L’apéro, terme déjà convivial dans son abréviation, se rafraîchit et se dévergonde avec les technologies branchées. Pensons à ces Whats’Apéros, SkypApéros, CoronApéros sur Instagram, bans bourguignons connectés, comme signes délectables d’un lâcher-prise… sans modération pour célébrer le lien social. Les moments de partage prennent aussi la forme d’« apéro business digital », challengés par le nombre croissant, exponentiel, d’acteurs en ligne, avides de ces mises en scène improvisées. Cette vague de l’apéro en ligne est devenue virale. Les Japonais la baptisent « on-nomi » (#onnomi), traduisons : « online drinking », boire en ligne.

Difficile alors de se limiter à de simples « FaceTime », avec l’intimité du face-à-face. L’envie démange de voir plus grand, à renforts d’applis et de stratégies d’amplification. Avec le risque pour l’organisateur de voir la situation lui échapper. Ainsi cette mère de famille très vite dépassée par son apéro-live : un compteur Facebook qui s’affole, très vite 180 internautes connectés et 4400 vues. L’injection soudaine de tenir son public en ligne plus d’une heure, avec les chorégraphies de sa fille à ses côtés. L’administration de Facebook finit par interrompre brutalement la soirée, sous prétexte que la musique était diffusée à un public élargi, sans droits acquis. Un exemple parmi tant d’autres de dérive de l’anthropique, versant humain, dans l’entropique, niveau désorganisation, quand le besoin de communiquer se laisse déborder par le surinvestissement des ressources en ligne et le besoin de mises en scène délurées de soi.

Dans ce contexte inédit, troublé et troublant, l’ordre de priorité des informations redistribue les cartes des sujets dignes d’intérêt, avec une grille de lecture constamment soumise à la réalité du confinement. Un bon tuyau pour varier la cuisine ou s’occuper utilement vaut désormais de l’or, pour échapper un temps à l’inflation des SMS et vidéos gag, rivalisant de mauvais goût, tant est fort le besoin de relâchement libéré de toute culpabilité.

Certes, la définition extensive de la convivialité déborde l’univers du repas et du partage alimentaire à table, pour colorer toute forme du mieux vivre ensemble : les activités ludiques, physiques, musicales, créatives ; les partages d’information ; des moyens d’organisation concertés, y compris entre voisins. Tous les soirs, à 20 heures, même le bruit des casseroles tinte désormais d’une note conviviale, dans le confinement de cette foule sentimentale.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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